Remise de la croix de Chevalier des arts et lettres

par M. Jacques Barthelemy, préfet de Seine et Marne à M. Michel Lévy, sculpteur

 

Cher Ami,

Chère Madame,

Monsieur le Maire,

Mesdames, Messieurs, Chers Amis,

Vous connaissez tous Michel LEVY, vous connaissez sa passion pour son Algérie natale et sa passion pour la sculpture, qui le faisait, dès l’âge de 5 ans, travailler des morceaux de savon, mais aussi celle de la médecine, qui au même âge, le conduisait à disséquer de petits animaux.

Installé très jeune, dès 20 ans, dans un premier atelier aux Halles de Paris, il apprend à vivre de son art et se forme dans les fonderies où il découvre les différentes techniques qui mènent de l’original au bronze et à sa patine.
Après avoir passé son bac en candidat salarié, il devient « Art-thérapeute » en gérontologie, puis il se décidera définitivement pour sa vocation, la sculpture, et fournira depuis lors une œuvre originale dont nous voyons ce soir, quelques magnifiques échantillons.

La première expression de ses œuvres, surtout en sa première période, est esthétique. Ses œuvres sont, comme ses femmes, lisses et belles.
Puis on commence à y constater des rugosités, mais aussi des fluidités, qui marquent le thème de la dualité, en permanence récurrent dans son travail : la Beauté et la Mort, le Bien et le Mal, le Ciel et la Terre.

Enfin, une autre voie s’imposera rapidement à lui, l’anti-esthétique ou les difficultés de la condition humaine. Sur sa route créative, il façonne des nains, ils sont petits –car pour lui l’homme a perdu sa dimension charismatique- ils ont perdu leur peau, car sans cette peau qui leur sert de masque, ils laissent apparaître leur douleur profonde.

Depuis 7 ans, il consacre son expression artistique à une réflexion sur la relation entre l’homme et l’animal. Une relation de compensation à l’égard des animaux, mais aussi une relation de consommation que le poulet prêt à emballer qu’il présente incarne comme masse protéinique dans tous les pays.
En choisissant ce poulet, il a voulu montrer que même déplumé, celui-ci gardait la dignité inhérente à l’animal, par opposition, dans bien des cas, à l’homme nain qui l’a perdue, englué dans ses compromissions.

La seconde expression de ses œuvres est qu’elles sont une « cosa mentale » (chose mentale), selon l’expression de Léonard de Vinci.
L’œuvre d’art a en effet une nature double. C’est d’une part, une chose, une matière, mais c’est aussi le produit d’un travail de l’imaginaire, qui révèle les différentes strates de la conscience et de l’inconscient.

La partie matérielle, c’est ce que l’on appelle « la tecné » en grec, ce qui signifiait, à l’époque, aussi bien art que technique. L’immatériel, c’est le lien entre l’idée de l’art et la pensée de l’immortalité, si chère au cœur des anciens égyptiens. L’œuvre d’art, c’est un dialogue permanent entre le fond et la forme. Tout sculpteur est un prométhéen Dédale ; Dédale, ce héros grec, qui avait l’intelligence pratique qui lui faisait fabriquer des statues qui marchent, tout autant que donner des ailes à un homme.

En remettant l’homme au cœur de ses œuvres, Michel LEVY est en cela un « sculpteur des lumières ». Au 18ème siècle, en effet, l’idée de la sculpture, c’est l’utopie, ce qui la différencie de la sculpture du 17ème siècle, qui était essentiellement destinée à représenter la force et la magnificence du pouvoir, que l’on trouve dans l’art baroque du Bernin à Rome, ou les marbres de Pierre Puget à Paris.

C’était au 13ème siècle, que l’humanisme était réapparu dans la sculpture avec des productions de style antiquisant soulignant le corps (influence byzantine), puis au 14ème siècle, sous l’influence de l’art royal, soulignant l’élégance des formes, comme la « Vierge à l’enfant » du Louvre représentant Jeanne d’Evreux, Reine de France. C’était l’époque des corporations, des bâtisseurs de cathédrales.

Puis vint, à la renaissance italienne, l’humanisme des maîtres italiens de la perspective, de Brunelleschi, architecte, et sculpteur avec Ghiberti des portes du baptistère de Florence, et chez les peintres, de Giotto, Masaccio, Fra Angelico, Paolo Uccello et naturellement Léonard de Vinci qui replacent l’homme au centre du tableau, donc de l’univers pluridimensionnel.

De même, la représentation réaliste du corps humain à travers les œuvres de Donatello et de Michel Ange ne visait pas à réinventer le réel, mais à reconstruire une vision de l’antiquité en la modernisant, en prouvant ainsi que l’Art peut changer le monde. L’humanisme d’Erasme, de Guillaume Budé, de Thomas More, est inscrit dans les œuvres de Michel Ange, de Benvenuto Cellini, de Jean Goujon, de Germain Pilon…

Michel LEVY cultive aussi l’ambivalence entre le symbolisme et l’expressionnisme. Si sa sculpture est figurative, elle s’inscrit, de ce fait, dans la grande tradition qui va de Donatello ou Brunelleschi au 15ème siècle, jusqu’à Rodin à la fin du 19ème, notamment par l’usage du socle, qui est un trait d’union entre l’œuvre et son environnement. Le socle sert souvent à exprimer des idées. Comme la réflexion artistique de Michel LEVY le pousse plus vers la lecture mystique ou symbolique du monde que vers la seule représentation physique, certaines de ses sculptures s’inspirent, à mon avis, de « La porte de l’enfer » de Rodin au début du siècle.

Ce chef-d’œuvre, inachevé, mêle, dans une profusion presque végétale, des morceaux remarquables comme les trois ombres au dessus de la porte qui sont, en fait trois points de vue d’une même sculpture d’Adam chassé du Paradis, ou « le penseur » qui domine le linteau et qui figure à la fois Dante et Rodin. Initialement imaginée sur le modèle antithétique de la « Porte du Paradis », sculptée par Ghiberti pour le baptistère de Florence, « La porte de l’enfer », qui a marqué une rupture profonde dans l’histoire de la sculpture, est le symbole de la libre expression.

La « dualité » -qui confronte la Vie et la Mort- est l’œuvre de Michel LEVY qui s’apparente le plus à celle de Rodin.

Comme l’art est le propre de l’homme, la troisième expression des œuvres de Michel LEVY est d’être un langage spirituel particulier.

Chaque artiste, en la matière, s’efforce de désapprendre autant que d’apprendre de ses maîtres ; c’est Paul Gauguin qui, chez les peintres, sera l’un des premiers à se lancer dans une quête ardente de « l’ailleurs et de l’autre ».

Michel LEVY ne fait pas différemment sa quête de « l’ailleurs » : voyez toutes ses œuvres inspirées par l’Ancien Testament, le Cantique des Cantiques ou ses réflexions sur le « grand architecte de l’Univers » qu’incarnait le Roi Salomon : mais c’est aussi la quête « de l’autre », de l’autre dans son humanité meurtrie et émouvante qui se dégage avec peine des contraintes matérielles, des fonds sous-marins, de la terre nourricière, dans ses nains empotés mais au regard vif qui nous forcent à réfléchir sur notre pauvre humanité.

Dans certaines de ses œuvres, le symbolisme de Michel LEVY, souvent associé à la Bible ou à la psychanalyse, se traduit par des éléments naturels, des fleurs, des algues, des morceaux de roche, qui soutiennent une forme féminine anthropomorphique au sommet d’une colonne ou d’un totem, symbole de l’antagonisme entre le vice et la vertu, comme dans les œuvres du peintre britannique William Blake, à la fin du 18ème siècle.

Il cherche, souvent, pour reprendre une expression de Jean Moréas, « à vêtir l’idée d’une forme sensible ». Son imaginaire n’est pas mathématique, comme dans les œuvres de la renaissance italienne de Fra Angelico ou de Uccello. Son religieux n’est pas non plus rationnel, comme chez les Florentins du 15ème siècle. Sa représentation de l’homme n’est pas faite, comme chez les artistes italiens et français de la Renaissance, pour valoriser le primat de la forme et de la perfection, mais au contraire pour relier l’idéal à la triste condition humaine. C’est pour cela que dans l’œuvre de Michel LEVY, on trouve aussi le retour du langage, qui coïncide au 20ème siècle avec l’apogée des sciences humaines.

Les mots sont, soit inscrits sur l’œuvre comme dans le « Cantique des Cantiques », soit sur son socle, soit suggérés comme dans la « Vanité de la Justice ». Les formes se donnent à voir, mais aussi parfois à lire. Les formules bibliques ou kabbalistique inscrites sur certaines des œuvres de Michel LEVY participent de tout ce langage spirituel.

L’œuvre parle non seulement au sens esthétique de celui qui l’admire, mais lui parle tout court, l’interroge ou le surprend, comme ces poulets qui portent sur leur dos toute la connaissance du Monde. Si cette connaissance du Monde est bien difficile à appréhender par les hommes, nains de l’esprit, c’est parce que l’œuvre du Grand Créateur est indéchiffrable pour l’Humanité créée. Ce n’est donc que par la transmutation spirituelle par le biais de l’œuvre que l’homme peut tenter d’accéder à la compréhension de l’Univers du Créateur, quelle que soit l’idée que l’on se fait de ce Créateur ou de sa force spirituelle.

C’est par le truchement de l’œuvre d’art que Michel LEVY nous rappelle cette évidence, comme le Gréco nous le faisait comprendre par ses tableaux torturés, à l’époque des transes mystiques de Sainte-Thérése d’Avila.

L’œuvre naît de la main de l’homme représentant l’idée que cet homme se fait de la place de l’humanité dans l’Univers. C’est en cela que les recherches spirituelles et sculpturales de Michel LEVY sont à la fois si importantes et si déroutantes, parce qu’elles nous renvoient à l’Essentiel, rappelant ainsi ces vers de Michel Ange : « Si mon rude marteau tire du dur rocher telle ou telle forme humaine, c’est du ministre qui le tient en mains et le guide et l’accompagne qu’il reçoit son élan ; mais c’est autrui qui le mène. Celui-là du ciel, c’est par sa vertu propre qu’il embellit le Monde ».

En vous remettant cette croix de Chevalier des Arts et Lettres, je voudrais, Cher Michel LEVY, vous féliciter pour l’œuvre magnifique que vous avez réalisée depuis maintenant près de 30 ans et dont la ville de Melun compte 2 représentations exemplaires « Héloïse et Abélard » devant la Médiathèque, mais plus généralement vous remercier pour l’originalité et l’humanité qui jaillissent de votre œuvre.

Cette distinction est trop modeste pour récompenser vos mérites, elle sera, j’en suis sûr, suivie par d’autres, aux couleurs encore plus chatoyantes.

Je voudrais aussi amicalement associer à l’honneur que le Ministre de la Culture vous fait, votre famille, votre épouse et vos deux charmants enfants conçus dans la « dualité » au moment même où vous mettiez au point les deux statues d’Héloïse et Abélard ; là aussi quel symbole que cette coïncidence dans le temps de l’œuvre créatrice !

Mais cette médaille est aussi duale ; c’est l’ordre des Arts et des Lettres ; les Arts comprennent évidemment la sculpture, les Lettres renvoient à l’idée même de culture.

Cette distinction rappelle le fait qu’un artiste est nécessairement un homme de culture qui puise ses racines dans le passé, qui les traduit par son œuvre présente, qui elle-même renvoie le spectateur à une réflexion sur le futur, sur la place de l’être dans l’Univers. C’est ce qui fait le mystère de l’œuvre artistique.

Enfin, Cher Michel LEVY, que cette distinction si méritée vous soit remise par mes soins m’honore également, car j’ai appris à connaître l’homme discret, chaleureux, réfléchi, que vous êtes, tout autant que de l’artiste reconnu internationalement et d’une virtuosité sans pareil.

Vous croyez dans le progrès de l’Humanité, votre œuvre l’exprime clairement, vous croyez dans cette nécessité permanente de l’élévation de l’esprit humain pour l’arracher à la gangue de sa pesante humanité. Vous croyez aux vertus de l’échange, de la solidarité et de l’amitié, et nombreux sont, ce soir, vos amis qui vous accompagnent pour ce vernissage et pour cette cérémonie.

Ainsi, j’aurai rencontré, pendant mon séjour seine et marnais, un homme de culture, de conviction qui bout d’un feu intérieur que ses ciseaux maîtrisent, qui transforme l’argile en bronze comme la pierre philosophale transformait le plomb en or, et qui fait d’un vulgaire matériau un grand-œuvre.

Un artiste comme vous ressemble à un alchimiste, qui, avec des débris d’Humanité conçoit un poème de métal qui illustre la capacité humaine à passer de la glaise à la lumière.

Pour tout votre talent, permettez-moi, Cher Ami, au nom du Ministre de la Culture et de la Communication, de vous faire Chevalier des Arts et Lettres.

 

Melun, samedi 25 mars 2006